Une expérience, la question du sens du sport, la question du mythe : (M. FORTIER)
J’ai fait 2 fois Embrun. La première fois, j’avais 3 objectifs : finir en bon état (pas comme J.Moss à Hawaii, et pourtant...), dans un temps honnête et ne pas marcher sur le marathon. Ce qui fut fait. A l’arrivée un copain de club m’a dit : « c’est bien, tu es allé au bout de ton rêve ». Cela m’a un peu vexé. La deuxième fois, j’ai abordé la course dans un esprit différent. Je voulais améliorer ma performance, rouler plus vite, courir plus vite, attaquer, prendre du plaisir. Peu importent les causes, mais cela n’allait pas se passer ainsi. Une fois descendu

l’Izoard, je n’avançais plus et malgré mon espoir de compenser en course à pied, j’ai rapidement commencé à marcher et à réfléchir. Je suis passé de l’envie de finir pour tous ces gens qui m’encourageaient, à un sentiment de plus en plus prononcé de participer à quelque chose qui n’avait plus de sens pour moi, même si pour eux, visiblement, c’était grandiose. J’ai abandonné. Le lendemain, j’ai écrit sur mon T shirt (oui, je l’avoue, par provocation malhonnête à usage personnel) : « I’m proud I did not finish ». Ce qui m’a valu de me faire remettre à ma place par le sieur Chopin, entre autres... Mais l’affaire n’allait pas s’arrêter là.
Il faut que vous sachiez que je prépare une licence de théologie. J’ai ainsi souvent eu l’occasion de me poser la question du sens du sport dans la théologie chrétienne (je précise l’étiquette car la théologie s’étudie à l’intérieur d’une religion précise). J’ai ainsi constaté que c’est en même temps que je me confrontais à la matérialité brute du chrono et de la piste, des secondes et des mètres, de la météo, en même temps que le rapport à mon corps est devenu plus vrai, que ma religion a pris pour moi un sens. J’ai appris grâce au triathlon, à la fois, à connaître mes limites, à les accepter et à les repousser. Disons que cela doit être en relation avec ce que les théologiens appellent incarnation (en gros cela veut dire que Dieu s’est fait homme en chair et en os, avec un calendrier et une montre).
Quand Laurent, moins fâché par mes provocations à la Socrate, m’a demandé de contribuer à cet article, j’ai consulté le «petit dictionnaire de théologie catholique*** ». J’y ai lu ceci : « un mythe est la représentation d’un concept métaphysique ou religieux par un événement de caractère dramatique ». J’ai tout de suite reconnu Embrun dans cet «événement de caractère dramatique ». J’ajouterai qu’un mythe appartient à un groupe humain bien précis, en distinguant celui qui est l’acteur du drame (le triathlète) et celui qui reste béat devant l’exploit (le spectateur). J’ai lu plus loin : « quand la conscience critique fait défaut, on a affaire à un mythe au sens propre et péjoratif ». Mais, qu’y a-t’il de religieux ou de métaphysique à Embrun ? Le mythe ou le surhomme ?
Le mythe de Sysiphe, de cet homme qui monte son rocher tous les jours sur la montagne et qui oublie de s’arrêter en haut ? Une fois passé le sommet, le rocher roule de l’autre côté et il n’a qu’à recommencer. Sysiphe devait être un triathlète un peu bourrin qui oubliait de réfléchir et que le plaisir du triathlon c’est de progresser. Il paraît que le symbole donne à penser. Le mythe dispenserait-il de penser ? Dans les textes bibliques, les mythes sont présents, mais comme moyen de comprendre les choses difficiles, comme on peut employer une comparaison ou la poésie ou une autre forme littéraire. Mais ils ne sont jamais une fin en eux-mêmes. Il ne s’agit pas de rêver. Cette fameuse incarnation dont je parlais plus haut signifie bien que le dieu descend de l’Olympe (un lieu mythique par excellence !) et fait la course avec un dossard et un chrono, comme les autres, mais sans tricher. Ainsi il respecte le mythe de la course pour ce qu’elle est : une compétition hors normes. Et un mythe, c’est bien utile pour nous donner envie de faire des exploits. Mais sans perdre le sens de la gratuité ni le sens critique ; et ne me dîtes pas que les premiers seront les derniers. Cela c’est un paradoxe et ça concerne les philosophes ! D’ailleurs en voilà un...